À la suite de l'incendie dévastateur d'un bar à Crans-Montana, de nombreux citoyens suisses se demandent si leur système politique est adapté.
La Suisse, souvent louée pour son efficacité, dispose d'un système de gouvernement très décentralisé, dans lequel les villages et les villes sont dirigés par des fonctionnaires locaux élus par et pour la communauté.
C'est un système auquel les Suisses sont attachés, car ils estiment qu'il garantit l'obligation de rendre des comptes.
Mais il y a des faiblesses inhérentes : par exemple, le fonctionnaire qui approuve la licence d'un bar ou qui effectue un contrôle de sécurité incendie est l'ami, le voisin ou peut-être même le cousin du propriétaire du bar.
Lorsque la nouvelle de l'incendie a été annoncée la veille du Nouvel An, la stupeur a d'abord été de mise. Des incendies aussi dévastateurs ne sont pas censés se produire en Suisse, pensait-on.
Puis ce fut le deuil : 40 jeunes ont perdu la vie, 116 ont été blessés, dont beaucoup très grièvement. Des questions s'ensuivent : qu'est-ce qui a provoqué une telle catastrophe ?
Enfin, cette semaine, le maire de Crans-Montana, Nicolas Feraud, a révélé que le bar Le Constellation n'avait pas été inspecté depuis 2019.
Crans-Montana se trouve dans le canton suisse du Valais, où les inspections de sécurité incendie relèvent de la responsabilité du maire Feraud et de ses collègues, et sont censées avoir lieu tous les 12 mois.
Non seulement les contrôles n'ont pas eu lieu, a déclaré le maire, mais il ne s'en est rendu compte qu'après l'incendie. Il a également révélé que sur les 128 bars et restaurants de Crans-Montana, seuls 40 avaient été inspectés en 2025.
Interrogé sur les raisons de cette situation, M. Feraud n'a pas répondu, mais il a laissé entendre que Crans-Montana avait trop peu d'inspecteurs pour le nombre de propriétés à contrôler.
Romy Biner, maire de la station voisine et huppée de Zermatt, s'est fait l'écho de ces propos en déclarant aux médias locaux que de nombreuses communes du canton du Valais ne disposaient pas des ressources nécessaires pour inspecter un si grand nombre de locaux. Ce n'est pas un discours qui plaît à de nombreux Suisses, qui savent que Crans-Montana et Zermatt sont deux des stations de sports d'hiver les plus riches du pays.
Ainsi, lorsque Feraud a fait face à la presse, les journalistes suisses ont posé des questions pointues : Le maire connaissait-il bien les propriétaires du bar ? Avait-il déjà fréquenté le bar ? Et y avait-il un risque de corruption ?
"Absolument pas", fut sa réponse indignée à la dernière question.
La mère de deux frères qui ont survécu à l'incendie a également posé des questions. "Nous avons besoin de toute urgence de réponses complètes et transparentes", a-t-elle écrit sur les médias sociaux.
Lorsqu'ils se sont échappés du bar en flammes, chacun de ses fils a d'abord cru que l'autre était mort.
"Ils se sont échappés, mais ils sont profondément traumatisés. Ils en garderont à jamais les cicatrices émotionnelles".
Ces questions, posées par des journalistes et des familles, révèlent les problèmes du système politique décentralisé de la Suisse.
Un échec sur toute la ligne
Dans des villes comme Crans-Montana, les élus ont de nombreuses responsabilités en plus de la sécurité incendie : ils gèrent les écoles et les services sociaux, et perçoivent même des impôts.
La plupart de ces fonctionnaires travaillent à temps partiel et, une fois élus, poursuivent leur activité professionnelle.
De nos jours, certaines communes sont peut-être dépassées par les difficultés qu'elles rencontrent pour fournir et superviser tous les services qu'attend une population du XXIe siècle, mais les électeurs suisses attendent mieux que ce qu'ils ont entendu de la part du maire Feraud.
Les titres des journaux après sa conférence de presse ont été virulents. Beaucoup ont exigé la démission du maire Feraud et de ses collègues. M. Feraud a exclu cette possibilité en déclarant : "Nous avons été élus par le peuple. On n'abandonne pas le navire au milieu de la tempête".
"Un échec sur toute la ligne", écrit le journal Tagesanzeiger. "La réputation de la Suisse est désormais en jeu.
"Un désastre total", écrit le tabloïd Blick, "un échec total des contrôles de sécurité incendie".
L'atteinte à la réputation est une chose que les Suisses détestent et redoutent à la fois. La Suisse est un pays riche, en partie grâce à sa réputation de sécurité, de stabilité, de fiabilité et, parmi ses propres citoyens, de responsabilité.
Si les responsables portent atteinte à cette réputation et mettent en péril la réussite du pays, les Suisses ne pardonnent pas.
Il y a vingt ans, la faillite de Swissair, la compagnie aérienne nationale tant appréciée, a fait tomber des têtes.
Autrefois surnommée affectueusement "la banque volante", la direction de Swissair avait effectué une série d'investissements financiers risqués qui avaient dangereusement surdimensionné la compagnie aérienne.
En 2008, le géant bancaire UBS, dans lequel de nombreux Suisses, en particulier des retraités, détenaient des actions, a dû être renfloué par les contribuables suisses pour éviter non seulement sa propre chute, mais aussi des conséquences désastreuses pour l'économie mondiale.
La révélation de la surexposition imprudente de la banque aux prêts hypothécaires à risque a suscité l'indignation. Lors de l'assemblée générale annuelle de la banque cette année-là, des actionnaires âgés, normalement sédentaires, ont sifflé et hué.
L'un d'entre eux est même monté sur scène pour demander à la direction de renoncer à ses généreuses primes, en agitant ironiquement sous leur nez un chapelet de saucisses suisses "au cas où vous auriez faim".
Crans-Montana a également suscité le même sentiment de colère, celui d'une confiance trahie. Mais c'est bien pire que Swissair ou UBS. Quarante personnes, dont de nombreux adolescents, sont mortes. Des dizaines d'autres ont subi des blessures qui ont changé leur vie.
Les autorités suisses savent que des réponses doivent être apportées rapidement.
Lors de la cérémonie commémorative de vendredi, le président du Valais, Matthias Reynard, était au bord des larmes lorsqu'il a promis une enquête "stricte et indépendante", avertissant que les "autorités politiques concernées" seraient tenues pour responsables.
Le président suisse Guy Parmelin a déclaré qu'il attendait une justice "sans délai et sans indulgence".
Le propriétaire du bar est maintenant en garde à vue et fait l'objet d'une enquête criminelle, mais le rôle des autorités locales ne manquera pas d'être examiné. Des voix s'élèvent déjà pour demander que l'inspection de la sécurité incendie dans le canton du Valais soit retirée aux conseils municipaux et confiée aux autorités cantonales.
Romain Jourdan, avocat de certaines familles, a annoncé son intention de déposer une plainte contre le conseil municipal de Crans-Montana. Les familles, a-t-il déclaré, "exigent que tous les responsables locaux soient interrogés, afin qu'une telle tragédie ne se reproduise plus jamais".
Un examen de conscience plus profond, à l'échelle nationale, est également en cours. Les Suisses veulent savoir pourquoi leur système décentralisé bien-aimé, que beaucoup, peut-être avec complaisance, croyaient presque parfait, a connu un échec aussi catastrophique.
Dans les premières heures qui ont suivi l'incendie, de nombreuses personnes, tout en étant choquées et affligées, ont ressenti une certaine fierté discrète à l'idée que les services d'urgence aient réagi si rapidement.
Des pompiers, des ambulanciers et même des hélicoptères se sont rendus sur les lieux en quelques minutes. Les services d'urgence étaient présents au service commémoratif. Beaucoup ont ouvertement pleuré.
Le choc et le chagrin sont encore profonds, mais la fierté s'est évaporée.
A quoi servent des services d'urgence haut de gamme et hautement professionnels, se demandent les Suisses, si les contrôles de base en matière de sécurité incendie sont négligés ?
Le gouvernement suisse estime que la recherche de réponses est une responsabilité morale - envers les familles avant tout, mais aussi envers ses propres électeurs.